La dystopie du phénix

[article publié sur Infosansfiltre, en collaboration avec Romain Béteille]

Et si Bowie n’existait pas dans nos mémoires collectives ? S’il était resté caché sous sa couette, après l’échec de son premier album ? Si le costume de Ziggy Stardust était resté dans une malle poussiéreuse ? Pour vous, Info sans filtre réinvente l’histoire et se plonge dans un monde sans David Bowie, laissant David Robert Jones être un anonyme parmi les anonymes.

David Robert Jones a repris son nom et laissé David Bowie au placard, il y a posé ses guitares, son carnet de chansons et un peu de lui. Dans un classeur restent quelques feuillets un peu jaunis de ceux qui avaient chroniqué son début de carrière dans un vieux bar miteux, où son public était plus concentré sur l’éclat de la bière que sur celui de sa guitare.

Son premier album n’a pas été le succès qu’il espérait, les accords et mélodies qu’un petit cercle d’initiés avaient jugés innovants n’ont pas franchi les ondes du grand public. Maintenant, le monde tourne sans lui et un homme s’est rapproché des étoiles et a marché sur la lune. Pour cet événement il a écrit une chanson « Space Oddity », dont la démo pourrit elle aussi au fond d’un grenier, quelque part. Il fait des « jams sessions » dans des bars sans importance ou personne n’écoute vraiment. Les petits nouveaux, tous les soirs, tentent de reproduire la même gymnastique que les grands noms pour essayer de s’en faire un. Mais leurs voix, aussi spectrale soient-elles, resteront confidentielles.

Quatre ans auparavant, il croyait avoir trouvé sa voie sur les planches des théâtres. Deux ans après, à la suite du naufrage titanesque de son premier album « David Bowie » chez Deram Records, il pensait qu’il pouvait devenir moine tibétain. Autre ambition, autre échec pour Mister Jones. Pas de quoi être fier. Lorsque la même année, on lui propose quand même d’adapter la chanson d’un certain Claude François « Comme d’habitude ». Là encore, il échoue. En 1969, il entendra à la radio en se promenant dans sa vieille guimbarde pétaradante dans les rues de Londres, un certain Paul Anka sublimer « My way ».

Ziggy dans sa salle de bain

Tous les rêves valent la peine d’être vécus, disent les optimistes. Ce à quoi les réalistes rétorquent : quand le rêve ne rejoint pas la réalité, c’est qu’il faut changer de rêve. Alors David se décroche petit à petit de cette ambition de percer dans la musique, accepte un poste de vendeur dans un sex-shop aux clients un peu étranges et traîne dans des clubs interlopes, en prenant bien soin de peindre avec un crayon coloré. Parfois une belle étoile sur son oeil, comme celle qu’il avait rêvé d’être, empêché de briller par la galaxie de talents de l’époque. Parfois un éclair flamboyant, comme le passage de sa carrière, de l’espoir à la remise en question. Il adore ça David Robert Jones, se transformer. Parfois il se déguise, juste pour le plaisir de voir le regard des gens s’arrêter sur un accoutrement, une façon de se déplacer où le délice d’un regard fourvoyé.

Un matin gris, sous le ciel londonien, son lavabo est rempli de rouge. Mister Jones s’est teint les cheveux. Le pourpre lui va bien, il est quelqu’un d’autre quand il s’en sert. Le soir, quand il rentre de sa journée merdique, il se déguise, encore et encore, et singe une forme de performance artistique devant son miroir. Ziggy Stardust restera dans les huit mètres carrés de sa salle de bains, la lumière de l’ampoule au plafond faisant pour toujours office d’assistant lumière. C’est drôle comme tout est blanc, pur, et comme sa tenue et sa manière de se déguiser détonnent au travers de cette nouvelle forteresse de solitude. Soudain, il se trouverait presque charismatique, c’est d’ailleurs le seul endroit où il le peut encore. Là aussi, il y aura une chanson au placard mais Mister Jones n’en a rien à faire, finie la musique. Les années se sont écoulées, le vieux gérant du sex-shop est parti à la retraite. Sans autre perspective, David Robert Jones l’a remplacé au pied levé. Une aubaine que son ancien patron soit mort pendant l’acte, une ironie sans nom aussi. « Ça ferait une bonne chanson », se moque David Bowie.

L’alter-égo n’a jamais quitté David Robert Jones, il lui murmure les notes qu’il doit jouer, les mots qu’il doit écrire, les costumes dont il doit se vêtir. L’alter-égo aurait pu devenir un gagnant, lui. ­

Il en a plusieurs des alters égos, d’ailleurs.  Dave Jay, Major Tom, Aladdin Sane, Halloween Jack. Plus tard il y aura John Merrick ou Tao Jones. Ils ont chacun une histoire, une personnalité et des désirs qui transparaissent derrière un costume. Une envie de changer le monde de la musique à leur façon. Aladdin c’est pour son demi-frère, Terry, atteint de schizophrénie. Pour lui, Aladdin a écrit : « Parce que je préférerais rester là, avec tous les fous, que périr avec les hommes tristes qui errent en liberté ». Dans un Londres luminescent, quand cette magie et cette protestation d’une époque révolue ont disparu dans les anciens airs démodés, lui continue à errer, à chercher un éclairage à la lumière des lampadaires des rues vides, pauvre cliché de David, l’artiste David, qui aurait pu devenir quelqu’un de grand, qui aurait dû inspirer le monde. Au lieu de ça, il s’inspire de ce qu’il entend à longueur de journée sur toutes les radios du pays. Les Rolling Stones, Iggy Pop et les autres. Mais rien à faire, il compte bien refuser de décoller son cul de derrière la caisse de sa petite boutique.

Et si tu n’existais pas

Dans les années 1980, David Robert Jones a économisé un peu d’argent. Il couche à droite à gauche, les filles aiment sa dégaine, les hommes aiment son allure. Il se paie le luxe d’aller enregistrer ses chansons dans un studio. Il donne les cassettes à des potes, des musiciens ratés de son espèce qu’il croise les « soirs de gala », entre le brouhaha et l’happy hour des verres à deux livres cinquante.

Parfois il joue dans les rues de Londres, un peu perdu par l’indifférence et les quelques coups d’oeils furtifs que daignent lui accorder les gens. David se sent seul. Ziggy est mort en 1973, tué dans sa salle de bain. Au placard le costume, adieu les cheveux rouges. Il faudra réinventer l’histoire de ce personnage mort-né dans son petit appartement de la banlieue londonienne. D’ailleurs Iggy Pop s’est cassé la gueule, et probablement la hanche. Il ne sort plus rien. Lou Reed, le chanteur des Velvet pour qui il avait une sympathie particulière, a arrêté de composer. D’autres jeunes talents fleurissent, brillants, contestataires ou « mainstream », qui plaisent plus à une jeunesse qui se cherche encore une nouvelle cause à défendre. Bientôt, la rue devient son seul paradis sur scène, et le sex shop un enfer à l’air vicié.

« Du talent gâché », auraient dit ses proches, mais personne n’est là pour changer ça.
Il frappe aux portes, laisse ses petites cassettes un peu partout. Toujours. Mais la période rock est fanée. Et puis un jour, tout s’éclaire de nouveau. Le hasard ? Une vision ? Qui pourrait le dire ? En coulisses, les couloirs s’éclairent. Ca se produit : on l’appelle pour qu’il vienne enregistrer « Heroes », « Let’s dance » et tous les autres, les titres qu’il avait rangés au placard et qui ont toujours fait partie de sa discographie imaginaire.

David Bowie sort de sa tombe, indescriptible phénix qui renaît de ses cendres. Comment aurait-on pu vivre sans sa musique ? Les doubles s’échangent, l’allure et le pas se font plus assurés, un nouvel éclat renaît dans ses yeux à la dichotomie déjà prononcée. Son double, prodigieux et génial, reprend le dessus sur David Robert Jones, qui n’est plus qu’une ombre qu’il traîne. Il reprend espoir, tout n’est donc pas si vain.

Il pourra influencer toute une génération d’artistes et susciter les passions, les distorsions, les transformations, l’éclectisme et le glam-rock. S’inventer des genres, des polémiques, trouver des sons nouveaux et de nouvelles façons de raconter des histoires. Il écrira la sienne partout, dans les consciences collectives, dans les dizaines de livres de ses autres dizaines de biographes, dans les yeux de ses fans transis par tant d’assurance et de folie. Comme si le destin avait décidé que dans toutes les réalités possibles et imaginables, Bowie avait le droit, le devoir d’exister. Parce qu’au fond, une vie sans Bowie, ça n’existe pas.

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