Albinisme : La chasse à l’Homme

[publié sur infosansfiltre le 29 octobre 2015]

Ouvrons un instant notre dictionnaire #ISF. L’albinisme, c’est lorsque la peau de quelqu’un, ses yeux et ses cheveux sont privés de mélanine. La mélanine c »est ce qui donne de la couleur. Cette définition, bien que schématique, laisse imaginer ce que c’est que de naître noir, mais de ne pas vraiment l’être. Enfin, plutôt de l’être quand même, même si les autres vous disent que vous ne l’êtes pas. En Afrique, être albinos, c’est être maudit. C’est même, dans certaines régions, être un animal aux vertus magiques. Zoom sur le trafic de membres et organes de personnes atteintes d’albinisme en Tanzanie, organisé comme une véritable chasse à l’Homme.

Être albinos en Afrique est une gageure. En Tanzanie plus particulièrement, où soixante-treize d’entre-eux ont déjà été massacrés depuis 2006. Le problème vient en fait des croyances. Dans la sorcellerie, beaucoup pensent que les albinos sont « immortels », que leurs os guérissent le mal. La chasse démarre alors, et chacun vit dans une peur et une anxiété constantes. Bien que le président tanzanien Jakaya Kikwete ait fait arrêter plus de 200 sorciers pour leurs persécutions envers des personnes atteintes d’albinisme, le trafic continue. Et il s’organise.

« Ils cherchaient de l’argent, ma mère leur a dit de prendre les bicyclettes. Ils ont rigolé, après cela ils m’ont coupé le bras. »  Ces mots sont extraits du témoignage d’une jeune fille, Kabula Nkara, dans le documentaire « l’Afrique albinos ».  Son bras a été coupé car considéré comme un « objet de valeur » (un peu comme les défenses des éléphants). Oui, on parle bien de trafic de membres humains. Et le pire, c’est qu’elle pense que son père est derrière tout ça. Les personnes albinos ne font confiance à personne, même pas à leur propre famille et doivent être protégées en permanence. Le dernier fait de ce type, remonte au 23 octobre dernier, toujours en Tanzanie, où trois hommes ont attaqué un albinos à coups de machette, le laissant pour mort avec une oreille en guise de trophée.

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Chaque mois c’est une nouvelle histoire d’horreur que relatent les journaux. Au mois de septembre, des voleurs ont surgi dans la maison d’Enock Jamenya, au Kenya. L’homme, âgé de 56 ans, leur a rétorqué ne pas posséder d’argent : « ils m’ont réclamé une oreille ou une main pour la vendre en Tanzanie », a-t-il déclaré au quotidien kényan The Daily Nation. L’albinisme est beaucoup plus répandu en Afrique, et plus particulièrement dans ce pays. Une personne sur 1400 est touchée, contre une sur 20 000 en Occident.

Interdire la sorcellerie

Si la sorcellerie est interdite en Tanzanie depuis janvier 2015, afin de protéger les albinos, en cette période d’élections, elle est omniprésente. Selon un reportage du Monde, plusieurs politiciens consultent régulièrement les sorciers. Ils souhaitent s’assurer la victoire dans les urnes.

Mais voilà, défendre les albinos et consulter des sorciers est contradictoire puisque leurs organes sont utilisés en masse dans des filtres et potions, toujours en raison de leurs soi-disant « pouvoirs » (voir plus haut). D’un côté, la loi fait son travail puisque quatre personnes ont été condamné à morts pour le meurtre d’une jeune fille albinos récemment. Mais le trafic est bien rodé, et épars. Il se situe majoritairement dans des zones rurales, près de la capitale du pays, Dodoma.

En Tanzanie c’est une personne sur deux qui croit en la sorcellerie. Le paradoxe est dur, comment croire en la sorcellerie et défendre en même temps la vie des albinos ? Les sorciers promettent l’argent, la santé, la gloire si le client lui ramène des os ou organes de personnes albinos.

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Au Bénin, capitale des rites vaudous, le sacrifice de personnes atteintes d’albinisme par des sorciers serait source de richesses pour certaines tribus. 

2 000 dollars le bras

En mars 2010, Rue89 rapportait que pour un bras d’albinos, certains étaient prêts à dépenser 2 000 dollars. Mariam Stanford a témoigné dans The Guardian sur son agression dans la région du lac Victoria, en Tanzanie. Selon elle, ses agresseurs, qui ont pris ses deux bras, ont du recevoir environ 4 000 dollars. Somme non négligeable, le pays étant l’un des plus pauvres du Monde.

Il existe des écoles spéciales pour les enfants albinos, trop en danger dans leurs villages. Le problème, c’est qu’ils vivent dans une communauté fermée, avec la peur de sortir, souvent traumatisés après avoir subi de multiples agressions ou avoir été maltraités, montrés du doigt dans leur propre village. Ils grandissent sans connaître leurs parents et sans avoir la chance de découvrir le monde. C’est une autre condamnation pour ces enfants.

Un espoir de changement ? 

Au final personne ne bouge vraiment, l’ONU (qui a condamné certains faits divers mais uniquement oralement ou par le biais d’un communiqué parmi des milliers d’autres…) et Human Right Watch ont sorti des rapports, montré le problème du doigt. Au fond, ne sommes nous pas confortablement installés dans notre fauteuil, assis à critiquer le fait que les tanzaniens croient à la sorcellerie ? La tête haute, à se croire supérieur parce que chez nous, personne ne chasse personne (encore que…)? 

Ne soyons pas totalement négatifs, il y a un peu d’espoir. Cet espoir est incarné par à un jeune homme, Shaun Ross. Cet albinos afro-américain de 24 ans a ouvert la brèche à la beauté autre que celle des standards. Il a prouvé qu’on pouvait être mannequin et différent. Il défile aujourd’hui sur les podiums du monde entier, se partage l’affiche des grands magazines et tourne dans les clips de grandes stars internationales comme Katy Perry ou Beyoncé.

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Loin des problèmes de meurtres, de chasse et de démembrements que subissent les albinos résidant en Afrique, le regard des autres n’est pas toujours facile lorsque l’on est différent. C’est pourquoi Shaun Ross a créé la plateforme « In my skin, I win » (« Dans ma peau, je gagne »), invitant les gens a publier des photos d’eux et de leurs différences.

Il a également pris la parole à la tribune des Nations Unies pour dénoncer le massacre des albinos en Tanzanie et poser la question du changement des mentalités : « La protection ne se résout pas en déplaçant et en relogeant mais en changeant la façon dont les gens pensent là où ils résident. Il ne s’agit pas de faire venir des réfugiés aux États-Unis, mais de changer la façon dont ces sorciers et les tanzaniens perçoivent les gens atteints d’albinisme. Nous ne sommes pas des fantômes, nous sommes des humains. »

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